Par Emmanuel Grynszpan Moscou
Les entreprises russes dégraissent en prévision des mauvais jours La crise n’a pas encore d’effets sur l’économie réelle, mais les entreprises russes se serrent déjà la ceinture. L’emploi et l’innovation vont faire les frais des économies.
En dépit d’une consommation domestique solide, d’une croissance annoncée de 4% cette année et d’un baril de pétrole restant stable autour de 110 dollars, le monde des affaires russe fait preuve de frilosité. Le souvenir de la crise de 2008 et de la contraction de 7,9% de l’économie russe l’année suivante pousse les investisseurs russes à prendre les devants.
L’oligarque Deripaska, qui s’était trouvé au bord du gouffre en 2008 à cause de l’énorme endettement de son actif principal Rusal, procède dès à présent à des coupes sévères dans ses actifs. Selon le quotidien Vedomosti, il a demandé à plusieurs entreprises de son empire (métallurgie, finance, BTP, énergie, automobile) de réduire de 15% la masse salariale. Des nouveaux projets sont gelés et les coûts administratifs doivent être réduits au strict minimum. Les grands groupes russes savent qu’ils doivent faire très attention concernant leurs plans sociaux alors que le pays entre en période électorale (législatives en décembre prochain et présidentielle en mars 2012). Il ne s’agit pas de s’attirer l’ire du Kremlin. Pour l’instant, les statistiques sont bonnes avec un taux de chômage en baisse, selon le Ministère de l’économie. Il est officiellement de 6% contre 7,2% en avril de cette année.
La tension est plus marquée dans le secteur bancaire, avec l’annonce faite lundi par l’agence Moody’s d’une baisse de la notation du système bancaire russe, qui passe de «stable» à «négative». Moody’s prévoit dans les 12 à 18 mois qui viennent un fort ralentissement de l’offre de crédits et la détérioration des actifs bancaires, le tout conduisant à des problèmes de liquidités. Anticipant les tensions sur le marché interbancaire, la Banque centrale de Russie a proposé mardi 1200 milliards de roubles à ses ouailles, qui en ont profité à hauteur de 706 milliards de roubles, le maximum depuis 2009.
Parallèlement, plusieurs banques étrangères se retirent du marché russe. Barclays vient de vendre ses opérations russes, tandis que HSBC a fermé son activité de banque de détail. BNP Paribas serait en négociations avec le Russe Sberbank pour revendre son activité de crédit à la consommation Cetelem.
Un concert de rapports alarmistes cette semaine ne fait rien pour arranger l’humeur des hommes d’affaires.
Si une crise globale économique s’installe en Europe, l’économie russe sera forcément touchée à cause de la baisse de la demande pour ses hydrocarbures et métaux (2/3 des recettes du budget et 50% du PIB). L’économie russe reste très peu diversifiée et vulnérable à la conjoncture internationale. Dans son étude «La Russie et la crise» publiée la semaine dernière, Citibank affirme qu’en cas de ralentissement de la croissance américaine et de changement de structure de l’économie chinoise, la croissance russe pourrait passer sous la barre de 3%. Si la crise de la dette européenne s’aggrave jusqu’à une perte de contrôle des autorités, le baril de pétrole pourrait tomber à 50 dollars et provoquer une contraction de 3% du PIB russe et relancer l’inflation à 19% (contre 6% aujourd’hui). De passage à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine, le PDG de Procter & Gamble s’est fendu d’un conseil aux entreprises russes. «En période de crise, la première priorité est d’investir davantage dans l’innovation et la recherche», a expliqué Bob McDonald. Jusqu’ici, cette idée n’a guère fait d’émules: une seule société russe (Gazprom) figure parmi les mille groupes investissant dans la recherche et le développement. La Russie est largement très loin derrière ses pairs émergents du BRIC, qui investissent de plus en plus dans l’innovation.
L’Ecole supérieure d’économie a calculé que les dépenses combinées de R&D ne représentaient que 1,32% en 2010 et ont diminué en termes réels par rapport à l’année précédente. Suivant cette tendance, l’Etat russe envisage de réduire son financement de la technopole de Skolkovo, près de Moscou, qui doit devenir le pendant russe de la Silicon Valley.